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[Point de Vue] Surveiller et punir, quels enseignements?

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[Point de Vue] Surveiller et punir, quels enseignements?

Message  Tatie le Jeu 09 Juin 2016, 08:20

40 ans après la parution "Surveiller et punir" de Michel Foucault, quels enseignements peut-on tirer de cet essai ?

4 points de vue



Alternatives à la prison ?

par Daniele Lorenzini, docteur en philosophie, Ater à Paris-Est Créteil

Le manuscrit du cours prononcé par Michel Foucault au Collège de France en 1971-1972, Théories et institutions pénales (EHESS-Gallimard-Seuil, 2015), s’ouvre sur une remarque apparemment surprenante : « Pas d’introduction. La raison d’être de ce cours ? Il suffit d’ouvrir les yeux. » Cette remarque pourrait cependant s’appliquer aussi à Surveiller et punir, non seulement au moment de sa parution chez Gallimard, en 1975, mais encore aujourd’hui, car la prison constitue toujours la forme dominante que prend la punition dans nos sociétés, et les mécanismes du pouvoir disciplinaire ne cessent d’envahir une grande partie de notre vie de tous les jours, en participant activement au façonnement de notre subjectivité – de notre être des « sujets », dans les deux sens du terme. L’objectif principal de Foucault dans Surveiller et punir était de mettre en lumière et d’étudier en détail les conditions complexes qui ont rendu possible l’émergence historique de la prison. La prison, en effet, du moins dans sa forme actuelle, n’a pas toujours existé ; pourtant, elle donne l’impression d’une très grande ancienneté, en légitimant ainsi ipso facto son existence. Comme le soutient Foucault dans la Société punitive (EHESS-Gallimard-Seuil, 2013), la prison paraît enracinée très profondément dans notre culture surtout parce qu’elle a été couplée, dès sa naissance, avec une morale chrétienne qui lui a donné une « épaisseur » historique qu’elle n’avait et qu’elle n’a pas. C’est pourquoi elle peut se présenter aujourd’hui comme nécessaire et incontestable. Mais est-il vraiment si évident de punir et de se proposer de « redresser » les gens en les emprisonnant ? Surveiller et punir, plus de quarante ans après sa publication, nous incite à poser à nouveaux frais cette question, et à mettre radicalement en doute la prétendue « naturalité » de la forme-prison comme moyen universel de punition/redressement. En d’autres termes, pour reprendre une formule foucaldienne, ce livre essaie de mettre sous nos yeux la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires dans ce qui nous est présenté comme universel, nécessaire et obligatoire, afin d’ouvrir l’espace – à la fois conceptuel et pratique – d’un éventuel travail d’innovation. Si la prison n’a pas toujours existé, elle pourrait en effet cesser à nouveau d’exister, ou en tout cas cesser de jouer le rôle crucial qu’elle joue à présent dans nos sociétés. La question alors se pose : et après ? Avec quoi peut-on la remplacer ? Lors d’une conférence à l’université de Montréal, en 1976, Foucault est invité à répondre précisément à cette question. Cependant, au lieu de proposer des « alternatives » à la prison, il nous invite à reconsidérer les termes mêmes du problème, qui s’avère, à ses yeux, déplacé ou partiel : il ne s’agirait pas de se demander si le régime actuel de pénalité serait mieux mis en œuvre par la prison ou par un autre moyen de punition, mais d’abord de mettre en cause une évidence encore plus fondamentale – celle du « droit de punir » en tant que tel. Et si, après tout, nous ne voulions plus être punis ainsi, par ceux-là, pour ces raisons-ci ? Et si nous n’étions plus capables de savoir ce que veut dire réellement « punir », ou ce que nous attendons véritablement de la prison ?
Ces questions font explicitement signe vers celles que, deux ans après, dans Qu’est-ce que la critique ? (Vrin, 2015), Foucault inscrit au cœur même de l’« attitude critique », à savoir de la manifestation de la volonté de ne plus être gouverné comme cela, par ceux-là, au nom de ces principes-ci, en vue de tels objectifs et par le moyen de tels procédés. Il ne faudrait pas oublier, en effet, que la prison constitue également, dans nos sociétés, l’un des mécanismes fondamentaux par lesquels nous sommes gouvernés au quotidien.


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Re: [Point de Vue] Surveiller et punir, quels enseignements?

Message  Tatie le Jeu 09 Juin 2016, 08:21

Surveiller et punir… toujours plus
par Isabelle Fouchard, chargée de recherche au CNRS et Anne Simon Maître de conférences en droit pénal à Paris-I

Quarante ans après la publication de Surveiller et punir, plus qu’utile, il est nécessaire de s’interroger sur la pertinence et l’actualité des analyses développées dans cet ouvrage incontournable des sciences humaines et sociales. Aujourd’hui, et d’une manière encore exacerbée depuis les attentats de novembre 2015, la société de surveillance et de contrôle annoncée par Michel Foucault semble plus que jamais prendre corps. Les préoccupations sécuritaires croissantes aboutissent à des réformes successives de notre arsenal répressif et de notre procédure pénale. La pénalité apparaît dorénavant traversée par une volonté forte de prévenir, voire de prédire, à tout prix, la réalisation des comportements infractionnels, mais aussi d’éviter par des mesures de neutralisation le renouvellement de ces comportements. L’heure est à l’hyperprévention et à la poursuite fantasmatique d’un objectif de risque zéro. La surveillance se déploie donc, à la fois dans l’enceinte carcérale et au-delà des murs. À l’intérieur des établissements pénitentiaires, tout est contrôlé. Les « nouvelles prisons » ont été conçues afin d’optimiser la surveillance : portiques à ondes millimétriques, vitres sans tain, visibilité renforcée des agents, système de vidéosurveillance dans les cours de promenade, les coursives et qu’il serait à présent question d’étendre à l’intimité des cellules. Une vie carcérale vue, filmée, saisie dans ses moindres détails dont l’observation pourrait aussi intéresser le déroulement des enquêtes judiciaires, comme en atteste la possible création d’un service de renseignement pénitentiaire. Mais la surveillance par la pénalité se déploie également hors les murs, avec notamment le « bracelet électronique » qui introduit l’enfermement à domicile. La diversification des mesures de sûreté, reconnue à demi-mot par le législateur, contribue à l’admission de sanctions pénales qui ne seraient pas soumises aux garanties fondamentales de la légalité criminelle. Les mesures à durée indéterminée telles que la rétention de sûreté se multiplient, c’est également le cas de la libération sous contrainte, issue de la loi du 15 août 2014. Dans le même temps, ce qui pourrait sembler paradoxal, le droit est de plus en plus présent en prison. Les recours contentieux disponibles pour les personnes incarcérées se sont développés de manière exponentielle, sous l’impulsion décisive de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Les organes de contrôle, au premier rang desquels le contrôleur général des lieux de privation de liberté, n’ont jamais été aussi nombreux. En outre, l’adoption de la loi pénitentiaire, le 24 novembre 2009, semblait avoir marqué une prise de conscience politique de la nécessité d’appréhender les questions pénales et pénitentiaires d’une manière globale et concertée. Les avancées concrètes semblent néanmoins limitées et les réformes récentes sonnent parfois comme un aveu d’impuissance politique quant à l’amélioration du sort des personnes détenues, dans le contexte d’une surpopulation carcérale sans précédent. Ainsi, l’adoption de la loi du 15 août 2014 créant la contrainte pénale répondait à l’exigence de développer les peines exécutées en milieu ouvert, eu égard notamment aux mauvaises conditions d’incarcération dans les établissements pénitentiaires français. La mesure pourrait donc être perçue comme un contournement de la problématique essentielle que représente l’avenir de la peine carcérale. Enfin, il ne faut sans doute pas fermer les yeux sur les conséquences potentiellement néfastes d’un développement irraisonné de la responsabilité de l’administration pénitentiaire qui pourrait conduire l’institution à renforcer encore ses mécanismes de surveillance. Surveiller et punir semble plus que jamais d’actualité.


Dernière édition par Tatie le Jeu 09 Juin 2016, 08:24, édité 1 fois

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Re: [Point de Vue] Surveiller et punir, quels enseignements?

Message  Tatie le Jeu 09 Juin 2016, 08:22

La prison à contretemps
par Mathieu Potte-Bonneville, philosophe et responsable du pôle Idées et savoirs à l’Institut français.

Dans la compétition que se livrent ces mois-ci le chagrin, la colère et l’effroi, on avoue avoir esquissé un sourire lorsque nous avons appris que le colloque consacré, en Sorbonne, aux quarante ans de Surveiller et punir avait été annulé – décision qui remonte à novembre dernier et aujourd’hui corrigée – « pour raisons de sécurité ». Non que les impératifs de protection et de surveillance aient manqué de sérieux, au contraire : c’est l’actualité des questions dont Foucault entreprenait, voici quarante ans, la généalogie, c’est le retour des enjeux de sécurité au cœur de la raison politique qui contraignit les organisateurs à reporter l’étude d’un livre dont c’est tout le propos. Il y a là plus qu’un contretemps ; ou plutôt, la manière dont ce télescopage vient troubler l’agenda des commémorations rappelle combien un certain jeu de l’actuel et de l’inactuel, du contemporain et du contretemps, traverse Surveiller et punir.
Actualité : en 1975, le livre paraît dans la foulée de révoltes survenues dans plusieurs prisons françaises, ainsi que des actions entreprises par le Groupe d’information sur les prisons. Mais contretemps : non seulement ici, la pratique politique a précédé l’élaboration théorique, mais cette dernière apparaît au sens strict d’un autre âge, s’ouvrant au passé antérieur sur un supplice du XVIIIe siècle (« Damiens avait été condamné, le 2 mars 1757… »), se terminant en 1840, date de l’ouverture de la colonie pénitentiaire de Mettray. Cette manière de produire une « histoire du présent » en s’installant à bonne distance chronologique, en contournant la description directe des phénomènes contemporains n’est pas dans Surveiller et punir une mesure de prudence, au contraire : on dirait (si les attentats n’avaient rendu impraticables les métaphores artificières), que Foucault recule pour mieux faire sauter. Ce qui, dans cette discordance des temps, saute littéralement au visage, c’est la manière dont les murs de la prison perturbent les chronologies. D’une part, note le livre, c’est dès sa naissance que la prison se veut « moderne », alternative savante et humaine aux châtiments antérieurs, solidaire d’une individualisation normalisatrice qui parcourt l’ensemble du corps social. Mais c’est dès sa naissance que ce projet coïncide avec l’archaïsme d’une prise sur les corps, donnant aux mutineries de prisonniers une allure de paradoxe temporel : « C’étaient des révoltes contre toute une misère physique qui date de plus d’un siècle : contre le froid, contre l’étouffement, contre les murs vétustes, contre la faim, contre les coups. Mais c’étaient aussi des révoltes contre les prisons modèles, contre les tranquillisants, contre l’isolement...» D’autre part, si la prison échappe à l’alternative de l’actuel et de l’inactuel, c’est qu’elle naît en même temps que la critique qui la dénonce comme obsolète, et qui va revenir tout au long de son histoire comme un étrange contrepoint immobile : « Tout de suite la prison, dans sa réalité et ses effets, a été dénoncée comme le grand échec de la justice pénale. » Se demander, du coup, si Surveiller et punir permet encore de penser le contemporain, c’est peut-être chercher avec ce livre pourquoi la critique de la prison est, depuis quarante ans, perpétuellement urgente et toujours différée, faisant un tour de piste lorsque l’actualité y oblige pour mieux retomber dans le silence, faute d’avoir été liée à une réflexion claire sur les rapports entre le monde carcéral et l’ordre de la société. Récemment, trois sociologues s’inquiétaient : il ne suffit pas, comme le font les réformes pénitentiaires, de s’obnubiler sur la lutte contre la radicalisation des djihadistes, si l’on ne pense pas aussi la trajectoire biographique de ceux qui entrent, sortent, retournent en prison. « Cette réflexion serait peine perdue si l’on cédait à l’illusion que la prison serait un monde à part et autonome, coupé de la société. » La prison, monde à part ? Cette illusion appelle à relire Surveiller et punir : pour raisons de sécurité.

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Re: [Point de Vue] Surveiller et punir, quels enseignements?

Message  Tatie le Jeu 09 Juin 2016, 08:24

Le rêve d’une visibilité totale et permanente des corps
par Judith Revel, philosophe professeure à l’université Paris-Ouest-Nanterre-la Défense

On se souvient en général que Surveiller et punir situe la naissance de la prison au sein d’un vaste mouvement de bascule faisant passer de ce qui a longtemps fonctionné comme le régime principal d’expression du pouvoir – la punition, entendue comme inscription visible des signes du pouvoir sur le corps des hommes – à la surveillance : le contrôle minutieux de l’espace, du temps et des attitudes des corps. On se souvient moins que les « disciplines », c’est-à-dire toutes les opérations qui permettent précisément ce nouvel investissement des corps, sont une « anatomie politique » : elle vise à « rendre le corps d’autant plus obéissant qu’il est plus utile, et inversement ». Or ce nouveau binôme docilité/utilité, s’il fonctionne dans des institutions disciplinaires dont Foucault ne cesse de reconnaître la spécificité même quand il les rapproche – la caserne, le couvent, l’école, l’hôpital, la prison… –, fonctionne tout particulièrement là où « la coercition disciplinaire établit dans le corps le lien contraignant entre une aptitude majorée et une domination accrue ». Car derrière le rêve d’une visibilité totale et permanente des corps, il y a aussi, dès la fin du XVIIIe siècle, la réorganisation des manufactures – qui tendent à repenser leur propre fonctionnement à partir de l’impératif émergent d’une maximalisation des « prestations productives » ; et il y aura bientôt l’usine, espace productivement utile par excellence. Naissance de la prison, naissance de l’usine : il ne s’agit pas là de confondre les deux espaces, ni de faire de la première l’archétype de la seconde, mais de comprendre que, des cellules aux « emplacements fonctionnels », de la distribution des détenus dans les « bras » à celle des ouvriers sur la « ligne », c’est un même travail qui s’accomplit. C’est ce tournant que décrit en partie le livre, et qui sert en réalité de toile de fond à cette organisation spécifique de la visibilité et du contrôle dont le panoptique benthamien sera à la fois le modèle et le rêve un peu fou. Le panoptique, parce qu’il est à la fois un projet général de redéfinition de la grammaire du pouvoir à partir de l’idée d’une visibilité totale, et une incarnation directe de cette mutation (dont les projets de pénitenciers et les photographies de prison, au début du livre, fournissent des exemples impressionnants), frappe bien entendu les lecteurs de Surveiller et punir : du livre, on retiendra donc avant tout cet étrange retournement qui fait que, là où se tenait autrefois le spectacle du pouvoir souverain (qui devait précisément être vu pour être puissant, mais dont la puissance tenait paradoxalement à l’invisibilité de son fondement, c’est-à-dire au « hors-champ » que représentait la transcendance de son origine divine), il y a désormais des rapports de pouvoir qui, s’ils veulent s’appliquer, doivent voir. Mais on aurait trop vite fait de réduire cette énorme transformation au panoptique, et la naissance de la prison à un problème d’architecture. Derrière le retournement du regard, il y a le basculement général d’un régime qui affecte le temps autant que l’espace, et tous les corps – dès lors que leur utilité productive est entrevue. À la réorganisation des manufactures et aux règlements d’usines, Foucault consacre des pages formidables : comment les disciplines ont littéralement construit la figure de l’individu productif à travers une série d’opérations se fondant à la fois sur l’isolement de chaque corps mis au travail (le « gouvernement par l’individualisation »), et sur sa paradoxale mise en série (la disciplinarisation comme « arrangement » des corps, accouchant de l’organisation du travail elle-même et produisant une « force de travail » ayant expulsé les singularités individuelles). La question que nous pose aujourd’hui la lecture de Surveiller et punir est donc double : sommes-nous réellement sûrs que le régime de la visibilité soit encore pleinement ce par quoi le pouvoir s’affirme ? Et encore : sommes-nous réellement sûrs que les mutations de la production – et la réorganisation de l’organisation du travail qui en est la conséquence – n’impliquent pas, aujourd’hui, une autre « docilisation », qui tienne moins à la disciplinarisation des corps qu’au contrôle de conduites sociales devenues en elles-mêmes productives ?
l'humanité-26-05-16

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