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[Histoire] 1868-1895 : Dans le quartier correctionnel des jeunes détenus de Rouen

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[Histoire] 1868-1895 : Dans le quartier correctionnel des jeunes détenus de Rouen

Message  Tatie le Mer 20 Juil 2016, 15:49

Dans le quartier correctionnel des jeunes détenus de Rouen, l'enseignement primaire et professionnel (1868-1895)
 « La difficile émergence de la notion d'éducabilité du mineur délinquant  (...)

Si l’idée selon laquelle l’éducation se pose comme le corollaire premier de la répression est aujourd’hui bien identifiée, la réponse de la société à l’égard des délinquants et criminels divers fut jusqu’à une période très récente principalement marquée par un net penchant répressif, sans réelle distinction opératoire entre mineurs et adultes.
L’ordonnance du 2 février 1945 sur l’enfance délinquante, en substituant à l’ancienne notion de discernement traditionnellement utilisée celle d’éducabilité1, marque le véritable tournant de cette prise de conscience de la nécessité d’éduquer les jeunes délinquants. Pour autant, cela ne signifie pas que l’éducation des jeunes en milieu carcéral date de la seconde moitié du XXe siècle. Dès la mise en place d’institutions spécialement dédiées à l’accueil et à l’amendement de jeunes en difficulté (condamnés ou non), l’administration pénitentiaire organisa un système « scolaire » à l’intérieur des établissements dont elle avait la charge.

Prolégomènes : Présentation du quartier correctionnel
Le quartier correctionnel n’a pas d’existence juridique ou législative en ces termes. Pourtant son existence, bien réelle, en fît l’un des éléments majeurs du système pénitentiaire alors applicable aux mineurs. Il résulte de la mise en œuvre pratique des dispositions l’article 10 de la loi du 5 août 1850 sur l’éducation et le patronage des jeunes détenus, et remplace dans les faits les colonies correctionnelles initialement prévues par les législateurs. Cette loi, directement inspirée de l’expérience de la colonie de Mettray affirme certes la nécessité de l’éducation correctionnelle des jeunes détenus dans les colonies agricoles privées, l’importance du patronage, mais ne remet pas en cause le statut du mineur de justice, qui reste un détenu à surveiller plus qu’un enfant à éduquer. À cette date, l’État prend en main la gestion de l’enfance délinquante, et organise un système clair de répartition des jeunes acquittés et condamnés. La « maison de correction » du Code Pénal de 1810 n’est plus la maison centrale ou la prison départementale, mais un établissement réservé exclusivement aux jeunes détenus, désigné sous le terme générique de colonie. Elle s’appelle « colonie pénitentiaire » lorsque sa population est composée d’enfants acquittés en vertu de l’article 66 du Code Pénal et des jeunes condamnés à la correction ou l’emprisonnement pour une durée comprise entre six mois et deux ans. Les jeunes condamnés à plus deux de deux ans et surtout les nombreux insubordonnés des différentes colonies pénitentiaires sont eux rassemblés dans de théoriques « colonies correctionnelles ».

Non content de séparer les enfants des adultes, le législateur espère éviter la perversion des jeunes acquittés, plus facilement amendables, par les condamnés qu’ils côtoyaient jusqu’alors dans des lieux de détention communs. Mais ces colonies correctionnelles que le législateur a créé  sui generi, l’administration pénitentiaire doit, elle, les construire, les faire sortir de terre. Or les budgets des années 1850 ne lui en donnent pas les moyens… Ainsi, durant plus de quinze ans, les dispositions de l’article 10 de la loi de 1850 vont rester couchées sur le papier, attendant leur mise en œuvre. Le ministre de l’intérieur Pinard décide en 1868 de changer cet état de fait. Faute d’y pouvoir remédier complètement et radicalement, il pallie le manque de moyens en aménageant dans des prisons départementales des espaces assimilés aux colonies correctionnelles, et qui reçoivent l’appellation de « quartiers correctionnels». Il prescrit ainsi la formation, indépendamment de la colonie correctionnelle de Saint-Hilaire, de trois quartiers correctionnels dans les prisons de Dijon, de Rouen et de Villeneuve-d’Agen. Rattaché à la maison d’arrêt de Rouen, le quartier correctionnel ne possède pas d’administration particulière. Il est placé sous l’autorité du directeur de l’établissement au sein duquel il est installé, et sa gestion est assurée par la même équipe que celle de la maison d’arrêt ; les services sont ainsi régis par le personnel de la direction de la circonscription pénitentiaire et par les employés rattachés aux prisons de Rouen. Si le personnel n’est a priori pas préparé à la gestion de cette population spécifique de jeunes détenus, la présence du quartier est dès son installation un paramètre important pris en compte dans les nominations et affectations diverses du personnel.
Au sommet de l’échelle répressive des peines applicables à des mineurs de justice, le quartier correctionnel va être marqué par la reconnaissance grandissante des vertus de l’éducation ; les échos de la naissance de « l’école républicaine » passent dès les premières années les murs des quartiers correctionnels, dans lesquels elle va devenir, rejoignant ainsi le travail rédempteur, une des formes privilégiées de l’amendement des détenus.
L’administration pénitentiaire se doit d’apporter aux jeunes détenus une éducation qui se veut complète, alliant des exercices intellectuels et physiques, l’apprentissage d’un métier, et l’approche de valeurs morales et religieuses. En ce qui concerne l’éducation intellectuelle, les jeunes détenus sont dans une situation généralement précaire. Quelques-uns ayant déjà une première expérience professionnelle, le travail en atelier est abordé comme une continuation, un perfectionnement ; par contre, l’appréhension de connaissances générales, de valeurs signifie d’abord, pour une catégorie de délinquants et de criminels, l’acquisition de notions de bases tant élémentaires (lecture, écriture, calcul) que morales (le bien et le mal), desquelles la plupart n’ont eu jusqu’ici qu’une approche vague ou distordue, voire aucun accès..


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Message  Tatie le Mer 20 Juil 2016, 15:50

Enseignement scolaire
L’enseignement scolaire est par nature considéré comme la principale mesure capable de relever l’enfance coupable. L’inassiduité scolaire est fréquente, l’école n’étant pas encore obligatoire au début de notre période. Elle est d’ailleurs le premier pas vers le vagabondage pour de nombreux enfants. L’instituteur a donc la lourde tâche de donner aux jeunes détenus l’enseignement qui leur a fait défaut.

Les instituteurs détachés auprès de l’enfance délinquante ou criminelle sont de véritables « éducateurs » avant l’heure. Comme pour les autres intervenants du quartier correctionnel, leur engagement dans la mission éducatrice des jeunes détenus est total. Ce ne sont certainement pas les avantages pécuniaires qui pousse ces hommes à se consacrer à ce type d’enseignement, leur travail n’étant que peu rétribué. Pour ces intervenants du quartier correctionnel, le service auprès des détenus relève du dévouement, fruit d’une vocation certaine et inattaquable. M. Quimbel précise dans une lettre motivant son départ en retraite4 que les 34 années qu’il a passé en prison depuis sa nomination en 1837 comme Instituteur des jeunes détenus sous la surveillance d’une Société de patronage le furent pendant longtemps « presque [gratuitement] », avant de percevoir une allocation de 800 francs. Dans les années 1870, il voit cette allocation passer de 800 à 1 400 francs. Enfin vers 1881, les émoluments des instituteurs se stabiliseront vers 2 000 francs.
L’enseignement en milieu pénitentiaire est donc avant tout un choix d’intérêt personnel. M. Quimbel, instituteur lors l’ouverture du quartier, fit une carrière de 37 années ; M. Bouteiller est lui nommé à Bonne-Nouvelle en 1885, après déjà plus de vingt années au service de l’enseignement public pénitentiaire. La nature de leur public impose une expérience importante et une personnalité forte. L’enseignement dans ce milieu considéré comme « inférieur » se fait dans des conditions difficiles, parfois pénibles. M. Chaband démissionnera par exemple en 1892 à la suite des troubles disciplinaires survenus dans le quartier, ne pouvant supporter la pression qui règne dans y règne. La succession des nombreux instituteurs sur notre période témoigne de la difficulté réelle des conditions de travail en milieu carcéral.


L’instituteur a besoin de beaucoup de finesse et de sens psychologique pour réussir à se faire obéir, voire aimer de ses jeunes élèves. Les qualités pédagogiques sont primordiales, et un instituteur développant une relation de confiance avec les jeunes détenus aura toutes les chances de voir ses efforts aboutir. Il est avec le personnel surveillant la personne qui a le contact à la fois le plus proche et le plus fréquent avec les détenus, qu’il voit plus de deux heures par jour, accompagne en promenade le dimanche, surveille pendant les récréations. De plus, il joue le rôle de médiateur, de modérateur, intermédiaire privilégié des jeunes détenus avec le directeur, ce qui inspire auprès des jeunes un respect mesuré mais certain. Il se pose enfin comme un confident privilégié pour eux dans la structure du quartier correctionnel, où n’existe pas alors ni assistante sociale ni psychologue. L’instituteur, au-delà de sa stricte mission d’enseignant, cristallise en quelque sorte ces différentes dimensions, tout comme le fait d’ailleurs son homologue « au village ».

L’éducation intellectuelle telle qu’elle est dispensée au quartier passe principalement par la stimulation permanente de la mémoire et du jugement. La majorité des jeunes arrivent au quartier dans un état « d’apathie intellectuelle » l’esprit lourd et paresseux. Cette torpeur intellectuelle tend à réduire dans les premiers temps les exercices intellectuels et l’assimilation des connaissances à un exercice simple d’écriture. L’enseignement oral permet de maintenir les esprits en éveil par des questions soudaines, courtes, mais qui nécessitent des efforts de mémoire ou de réflexion répétés. M. Raux, dans son étude sur les jeunes détenus du quartier correctionnel de Lyon, donne l’emploi du temps de la classe telle qu’elle est dispensée dans son établissement, ainsi que les manuels dont les instituteurs se servent dans les différentes matières. Ces différents points d’organisation n’ont pu être retrouvés aussi précisément lors de nos recherches pour le cas de Bonne-Nouvelle ; toutefois, il y a tout lieu de penser que ces détails étaient fixés par une circulaire ministérielle, et que les mêmes manuels étaient utilisés à Rouen.
La classe se déroule selon un système de leçons communes ; la première partie du cours est de niveau élémentaire, et fait office de révision pour les plus forts. Dans un second temps, l’instituteur donne un devoir à ceux du cours élémentaire, pendant lequel il a le temps de s’occuper des deux autres sections. Les illettrés reçoivent eux une leçon spéciale du maître. Voyons maintenant comment se décompose l’enseignement.


L’accent est donc principalement mis sur le calcul et l’orthographe (2 h ¼). Viennent ensuite la rédaction et la grammaire (1 h ½), l’histoire (1 h ¼), la géographie (1 h), la morale et l’instruction civique (¾ h), et enfin l’écriture, la récitation et la lecture (½ h). Les détenus reçoivent donc un enseignement primaire qui vise à leur donner des notions élémentaires de calcul, de langue française, d’histoire et de géographie. Il faut essentiellement qu’ils sachent à leur sortie lire, écrire et compter.
Des exercices de calcul mental sont proposés, permettant d’appliquer les quatre opérations de base au travers de problèmes ayant un rapport à leurs conditions de vie et à leur situation propre. Si la géométrie reste présentée de manière intuitive, et jamais théorique, le passage du concret à l’abstrait se fait à l’aide du livre de Girod.
Pour les illettrés, l’instituteur utilise les tableaux de Néel ; les élèves un peu plus avancés étudient eux avec le livre Cuissart, le célèbre Tour de France de Bruno étant réservé au cours supérieur. Pour la grammaire, on utilise l’ouvrage de Larrive et Fleury. Cette partie du cours vise à développer chez le jeune l’expression naturelle, exercice inverse de celui des prières apprises par cœur, psalmodiées sans que forcément leur sens n’apparaisse au récitant. Après la lecture du texte, dont l’instituteur demande un résumé, des questions sont posées sur le sens et l’étymologie des mots. Cet exercice vise à combler les graves lacunes qu’ont les jeunes détenus, l’argot étant bien souvent, avant le français, « leur véritable langue maternelle », selon Raux. Mais sa valeur est double. On ne se contente pas d’apprendre à lire, ou ensuite de lire, mais l’on apprend aussi la République. Les thèmes abordés sont tous au service des valeurs républicaines que l’école véhicule et se doit, dans la logique de ses pères, transmettre aux jeunes enfants: travail, probité, épargne, les vices des différentes classes, le tout sur fond de grands épisodes patriotiques, actes héroïques, et autres images desservant plus que le message républicain stricto sensu, l’image de grandeur de la France comme Nation. L’exercice d’écriture, une simple dictée d’une demi-heure effectuée le samedi matin, prolonge jusque dans la plume des jeunes cet état esprit.
Les cours d’histoire se font au travers de l’ouvrage de Blanchet, la Petite histoire de France. Après un exposé ou une lecture des faits par le maître, un bref débat s’engage avec les détenus, qui doivent enfin réciter un résumé de la leçon précédente appris par cœur ; cette vérification est parfois écrite. Les exploits des chevaliers développent le goût de l’honneur, prônent les vertus du courage ; la noblesse des armes et des sentiments guerriers mis au service de la patrie sont eux aussi exaltés. Les jeunes ayant la possibilité de s’engager dans l’armée à leur libération ou avant s’ils bénéficient d’une libération provisoire, cette valorisation des métiers militaires permet de les pousser dans une voie dont l’exigeante discipline sera une continuité dans leur mode de vie, évitant les risques de retombée rapide dans la vie libre et les tentations qu’elle offre après une longue détention.
L’enseignement de la géographie est lui aussi à portée patriotique. Discipline reine dans l’enseignement « depuis qu’on attribue son ignorance coupable à la défaite de 1870 », la géographie « célèbre pour l’écolier français l’heureuse et harmonieuse centralité de sa patrie […] désignée par la nature pour un plus grand destin ». Raux cite ainsi un écrivain célèbre sur les aboutissants de la géographie : « Apprendre la géographie, c’est apprendre à connaître son pays, c’est apprendre à l’aimer ». Le livre utilisé est l’Atlas géographique de Fonçin. Cette leçon combine donc explications de l’instituteur, acquisition de connaissances générales, mais aussi étude de carte et dessin de croquis à main levée.

Les cours d’instruction civique se font à l’aide du manuel éponyme de Paul Bert6 et du Catéchisme civique de Hutinel. L’héroïsme et le patriotisme sont une fois de plus mis à l’ordre du jour, avec un accent net sur le respect des lois de la société et les notions d’ordre, de bien, de mal.
Il aurait été fâcheux de négliger les exercices du corps dans le mode de détention de jeunes adolescents en pleine croissance. Et pourtant, la gymnastique n’était pas au départ prévue dans la structure de la maison d’arrêt. Rendue obligatoire en 1880, un gymnase fut construit en 1881. Avant cela, les jeunes se limitaient à des jeux et des étirements dans la cour de récréation : mouvements collectifs, exercices d’agrès, flexions, marches, mouvements cadencés.

Le caractère militaire des exercices est assez net, et les programmes scolaires de 1887 auxquels se rallie facilement l’administration pénitentiaire présentent explicitement la gymnastique comme devant préparer les enfants aux « travaux du soldat ». C’est d’ailleurs un ancien caporal, le gardien Poussin, qui sera nommé moniteur de gymnastique, dont il était chargé au « 127è de ligne ; il possède en outre une connaissance suffisante de cet enseignement ». Pourtant, le sieur Poussin sera démis de ses fonctions cinq jours plus tard, le directeur de la maison d’arrêt proposant même au ministère de prononcer sa radiation des cadres du personnel pénitentiaire. Aucune mention n’est faite des causes de ce revirement soudain. Aucun autre gardien n’étant apte au poste de moniteur de gymnastique, ce sera en définitif le caporal Masson, moniteur de gymnase au 20e Bataillon de chasseurs à pieds en garnison à Rouen qui sera proposé pour cet enseignement. Il reçoit une rémunération de 15 francs par mois.
Au total, les jeunes détenus bénéficient donc d’un enseignement complet, leur permettant de conserver un équilibre physique raisonnable et qui, au delà des simples bases de l’instruction primaire, permet même aux meilleurs de décrocher des diplômes durant leur détention.

Au total, 75 % des jeunes détenus sortent en sachant lire, écrire et calculer. Le pourcentage d’illettrisme est d’environ 2 % à la sortie ; ce chiffre exceptionnellement bas mesure l’efficacité du travail des instituteurs, même s’il faut tenir compte du caractère officiel de ce renseignement, qui a pu être faussé lors son évaluation. Le rapprochement des chiffres de Raux permet une nouvelle fois d’invalider cette réserve, pourtant nécessaire, puisqu’il arrive à peu près aux mêmes proportions.

L’enseignement primaire, s’il tient son rang, est toutefois, l’objet d’une surveillance incessante de la part des autorités. L’inspecteur général note ainsi dans sa tournée de 1881 que « la situation du service de l’instruction primaire s’est améliorée, mais elle pourrait être encore plus satisfaisante si on élargissait pour les enfants des premiers groupes le cadre de l’enseignement, en étudiant par exemple jusqu’aux éléments de la comptabilité commerciale». Ce cours, qui sera d’une grande utilité à certains des jeunes détenus dans leur avenir professionnel, est donc ajouté au programme des cours les plus avancés dès le début de l’année 1882. D’autres cours peuvent suivant les capacités de chacun être proposés aux élèves. Le greffier comptable Bourdin s’improvise ainsi professeur de musique, dont il apprend les bases aux jeunes détenus.
Quelques-uns des jeunes détenus des quartiers correctionnels eurent la possibilité de passer l’examen du certificat d’études durant leur détention. Préparés sous la houlette de M. Bouteiller, plus de quarante d’entre eux furent reçus à l’examen entre 1885 et 1890. Son successeur Robert aura le mérite de reprendre les jeunes détenus après la violente révolte survenue en 1892. Cela ne l’empêchera pas de présenter en 1894 six de ses meilleurs élèves au certificat d’études, qu’ils décrocheront tous. Les résultats de l’enseignement scolaire au sein du quartier sont donc loin d’être mauvais. Couplée à un apprentissage professionnel, cette éducation élémentaire permet de donner aux jeunes détenus des bases utiles voire nécessaires à l’exercice d’un métier futur.

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Re: [Histoire] 1868-1895 : Dans le quartier correctionnel des jeunes détenus de Rouen

Message  Tatie le Mer 20 Juil 2016, 15:51



Enseignement professionnel : le travail rédempteur
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le travail est considéré comme l’un des moyens de redressement des détenus le plus efficace. Cette notion de travail rédempteur est un peu particulière dans le cas du quartier correctionnel. En principe, il s’agit en effet pour les jeunes d’apprendre un métier afin de pouvoir l’exercer une fois rendus à la vie libre. Le premier but est de permettre aux jeunes d’être capables de gagner leur vie par leur travail. Pour cela, il est d’abord souvent nécessaire de vaincre leur répugnance pour le travail. Les sept à huit heures de travail quotidien sont donc un véritable enfer pour les vagabonds et les oisifs habitués à des efforts plus « modérés », mais l’application au travail est ensuite l’indice le plus certain d’un retour sincère au bien. Toutefois, les impératifs d’ordre économiques imposés à l’entrepreneur responsable des travaux industriels sont un frein véritable à la bonne marche de cette activité, et faussent un peu les règles de l’apprentissage tel qu’il est prévu dans les textes de loi.

Au sein des quartiers correctionnels, rattachés aux maisons d’arrêt départementales, les activités proposées aux détenus sont de type industriel. Il serait somme toute surprenant de voir une maison d’arrêt proposer des travaux agricoles à ses détenus. À l’exception de trois ou quatre détenus détachés en guise de récompense au service général (ou service intérieur) du quartier correctionnel, les autres jeunes se répartissent dans les divers ateliers, suivant leurs aptitudes et leur comportement. Le choix des industries auxquelles sont employés les jeunes détenus dans les ateliers du quartier correctionnel est avant tout un choix d’ordre économique ; tenu de procurer du travail à tous les valides, l’entrepreneur général soumet la proposition de l’industrie qu’il désire introduire dans le quartier au préfet, lui remettant un échantillon des objets qu’il veut faire fabriquer par les détenus si besoin est ; le préfet décide ensuite, sur l’avis du gardien-chef et du directeur de la circonscription, si l’activité proposée est conforme aux objectifs éducatifs du quartier, sans danger pour la sécurité et le maintien de la discipline, sans risque enfin pour la santé des jeunes qui y seront employés. À défaut, l’administration peut imposer à ce dernier une activité de son choix, qu’il est alors obligé de proposer aux détenus, sans aucun recours possible. Sa mise en œuvre incombe entièrement à l’entrepreneur, qui doit alors supporter tous les frais annexes à l’industrie : chauffage, éclairage, matières premières, outils…
28Les enfants de moins de douze ans ne sont astreints à aucune main-d’œuvre pour le compte de l’entrepreneur, mais ce dernier est toutefois tenu de leur fournir un ouvrage ou tout autre moyen de s’occuper, en rapport bien sûr avec leur âge et leurs forces, et sur avis du médecin. Les jeunes de douze à quatorze ans sont autorisés à travailler jusqu’à six heures par jour, cette limite s’élevant à sept heures pour leurs aînés. De plus, si au début les heures de classe réduisent le temps passé dans les ateliers, les jeunes qui ont acquis un niveau suffisant d’instruction sont alors tenus de mettre tout ou partie de ce temps au profit de leur apprentissage professionnel.
Sur l’ensemble de la période, le quartier correctionnel accueillit plus d’une trentaine d’activités différentes. Certaines n’employèrent évidemment que quelques détenus isolés, alors que des industries comme la brosserie, la cordonnerie et la vannerie fonctionnèrent presque sans discontinuer ; ces trois activités regroupent à elles seules les ¾ des jeunes détenus passés au quartier entre 1868 et 1895. De nombreuses autres activités ont toutefois été exercées en marge de ces trois ateliers. Une chronologie précise permet de mieux suivre les diverses activités au gré des créations et des suppressions d’ateliers.



Principale industrie en exercice au quartier de Rouen, la brosserie est une activité qui paraît a priori pourtant peu adaptée au travail de jeunes enfants. Les matières employées, la poussière dégagée, et la dangerosité élevée des outils ne préfigurent pas particulièrement une telle industrie à son introduction dans un quartier de jeunes criminels et délinquants indisciplinés… Un gardien fera d’ailleurs l’objet d’une tentative d’assassinat perpétrée à l’aide des longs ciseaux dont se servent les jeunes dans la fabrication des brosses. Lors de la mutinerie qui suivit, les mêmes ciseaux servirent à détruire tout ce qui pouvait l’être, se transformant en armes redoutables.

Les poussières dégagées lors de la fabrication des brosses figurent parmi les éléments favorisant le développement des scrofules ; les cas se déclarant au quartier touchant d’ailleurs principalement des jeunes employés à cette industrie. Lors de sa tournée de 1881, l’inspecteur général remarque en outre que ce travail ne rentre pas vraiment dans les « aptitudes des enfants détenus, et qu’un atelier de cordonnerie remplacerait avantageusement celui de brosserie ». Argument supplémentaire, la brosserie étant peu répandue en dehors des établissements de répression, la formation reçue par les jeunes ne leur permet pas de trouver facilement un emploi une fois rendu à la vie libre, ou avant sous la forme d’un placement en patronage. Le directeur de la maison d’arrêt arrivera toutefois à persuader le ministère que la ville de Rouen « emploie un nombre suffisamment élevé de brossiers pour que l’atelier du quartier correctionnel soit maintenu». Il s’engage tout de même à ne pas lui donner plus d’importance, et consent à la création d’un atelier de menuiserie. Fort de six détenus, il compte lui donner une extension rapide et « porter son effectif au chiffre de 12 à 15 ». L’atelier de menuiserie ne fonctionnera en fait pas plus de six mois, mais l’effectif des jeunes travaillant à la fabrication des brosses, alors de 100 détenus, continuera lui à progresser.

Des ateliers sont parfois créés afin d’isoler une catégorie de détenus du reste des jeunes du quartier. En 1886, à l’initiative de la commission de surveillance, un atelier spécialement réservé aux jeunes condamnés de moins de vingt ans touchés par la première fois par la justice est ainsi ouvert.
La même procédure d’isolement amène en 1890 la création d’un atelier de relégables, puis d’un autre accueillant les jeunes arrivés suite à la fermeture de la colonie de Breteuil. Placés à Rouen en attendant une autre destination, ils ne resteront que quelques mois entre les murs de Bonne-Nouvelle. Les activités confiées aux jeunes de ces ateliers temporaires sont des tâches simples, comme le triage du café, la confection de sacs en papier ou en toile, le tressage de paille, l’effilochage de soie. Aucune n’offre de débouché, et ne propose aucun apprentissage. Elles sont donc paradoxalement bien rémunérées, afin de compenser l’ingratitude du labeur et sa stérilité du point de vue professionnel.
Plus que le métier appris, c’est avant tout l’habitude de l’effort persévérant qui compte pour les autorités pénitentiaires. La pratique d’un métier, l’habitude et la discipline du travail sont des facteurs essentiels pour le succès de son reclassement social post-carcéral. « Du goût pour le travail et l’habileté dans leur profession dépend l’avenir de ces enfants ». Dans l’absolu, l’enfant doit y apprendre « l’amour du travail, le sentiment du devoir, l’esprit d’économie et de prévoyance », selon Raux. Pour cela, les conditions d’existence en vie libre sont reproduites à l’intérieur du quartier, avec un caractère répressif plus accentué bien évidemment; complément nécessaire, un système rémunératoire vient rétribuer le travail des jeunes, les initiant au système d’échange argent / travail qui régit le marché extérieur du travail.
Les récompenses pécuniaires, sorte de rémunération du travail effectué, stimulent les jeunes détenus bien plus efficacement que ne le feraient des bons points ou une inscription au tableau d’honneur. L’existence de ce « salaire », si infime soit-il, est un moyen d’assimiler leur travail à celui des ouvriers du monde libre, et de les responsabiliser un peu plus. Le pécule dépend du jeune et de lui seul. Cette gratification en argent a un fort impact moral sur les détenus, qui se sentent alors plus hommes qu’enfants.
Attention toutefois à la confusion : les sommes allouées à un jeune détenu ne sont pas versées comme un véritable salaire du travail fourni, mais à titre de récompense pour l’application dont il aura fait preuve dans l’exécution de ce travail. « La totalité du produit du travail des jeunes détenus appartiendra à l’entrepreneur ». L’article 21 de l’annexe du cahier des charges est précis. En contrepartie, l’entrepreneur est tenu de verser à l’administration « une somme calculée à raison de 10 centimes par journée de détention ». L’obligation pour lui de fournir du travail à tous les jeunes détenus du quartier est appuyée par le montant de l’indemnité qu’il doit verser en cas de chômage : 20 centimes, soit le double d’une journée travaillée. Ces sommes sont toutes versées à la masse commune, et constituent le fonds utilisé par l’administration pour verser elle-même les récompenses pécuniaires aux détenus.

Autorisées depuis le règlement général de 1864, les gratifications en argent n’ont pas été introduites dans la structure du quartier correctionnel aussi facilement qu’elles ont pu l’être dans les colonies. Le ministère refusa dans un premier temps d’appliquer ce système de récompense : à la demande du directeur de « répartir la somme de 110 francs entre ceux des jeunes du quartier correctionnel qui se sont fait remarquer depuis un an par leur bonne conduite, leur assiduité au travail ou leur progrès à l’école», le ministre répond : « Je ne puis accueillir cette demande. Tous les enfants renfermés au quartier correctionnel de Rouen sont des condamnés en vertu de l’article 67, ou y ont été transférés par suite de mesure disciplinaire […] Dans ces conditions, ils ne me paraissent pas dignes d’obtenir des récompenses émanant de l’administration ». La réponse semble abrupte, car le but de ces gratifications est justement de récompenser pour mieux les encourager les efforts de jeunes détenus qui font preuve d’amendement. En fait, la préoccupation du ministre va plus loin ; il ne refuse pas toute récompense à ces jeunes détenus, mais exige alors que les prix accordés aux meilleurs sujets « consistent en ouvrage choisis dans le catalogue annexé à la circulaire du 22 août 1864 concernant les bibliothèques des établissements pénitentiaires ». Le ministère reviendra sur cette décision, le pouvoir attractif des livres n’étant à l’évidence pas assez fort chez les détenus du quartier correctionnel.

Les sommes représentant les gratifications accordées aux jeunes sont donc à partir de 1872 déposées au greffe et inscrites sur le livret de pécule du jeune. Elles viennent s’ajouter à la somme d’argent que le détenu possédait à son arrivée. Ce fonds de réserve constitué par le détenu lui permet de subvenir aux premiers besoins lors de sa libération. Ce pécule peut toutefois être amputé des prélèvements faits par l’administration en cas de dommages matériels causés par le détenu. Cette mesure a pour but d’empêcher les jeunes de détruire les outils et les matières premières qui leur sont confiés. Elles s’applique en outre à la partie du pécule initialement déposée par le jeune lors de son arrivée au quartier ; l’administration peut entamer la somme initiale pour réparer un préjudice causé par le détenu, puisque « le but qu’on se propose dans cette circonstance est de réparer un préjudice direct et matériel, en un mot d’obtenir le paiement d’une dette réelle ». Par contre, les malfaçons, moins-values, voire les pertes ne peuvent en aucun cas leur être imputées. Souvent dues à l’inhabileté ou à l’inexpérience, elles sont à la charge entière de l’entrepreneur, qui ne peut rien réclamer en compensation.

Le pécule permet surtout en milieu carcéral de « cantiner ». L’administration met en effet à la disposition des détenus des aliments, ainsi que des produits et objets divers qu’ils peuvent acheter afin de compléter et d’agrémenter le quotidien. Cette cantine a toujours fait l’objet de reproches se rattachant à l’image de la « prison trois étoiles ». Le confort introduit par ces petites améliorations alimentaires, vestimentaires ou hygiéniques reste faut-il le rappeler relatif aux conditions d’enfermement. L’inspecteur général des prisons, toujours lors de sa tournée de 1881, fait remarquer que « l’usage de la cantine dans un établissement de jeunes détenus paraît présenter des inconvénients, en développant chez les enfants le goût des jouissances matérielles et en leur donnant l’habitude des dépenses superflues ». Le directeur explique alors que les vivres supplémentaires dites de cantine, vendus aux jeunes du quartier correctionnel ne le sont pas à titre de récompense, mais pour permettre de prendre un « complément de nourriture qui pour certains d’entre eux, et particulièrement pendant la période de croissance, est absolument nécessaire ». Il précise ensuite que cette possibilité de cantiner n’est réservée qu’à ceux qui produisent une « certaine somme de travail » et font preuve d’une « conduite régulière ».
Le placement en patronage, mesure suprême de récompense, réservée aux plus méritants et aux plus habiles des jeunes détenus, n’a été appliqué, selon les indications des registres d’écrou, qu’à une dizaine de cas. Cinq jeunes ont été placés dans une brosserie, deux chez un cordonnier. Les trois derniers ont été respectivement placés en tant que vannier, domestique et pâtissier. Comment expliquer ce faible chiffre ? L’image des jeunes détenus du quartier correctionnel n’était pas particulièrement brillante, et en toute logique, l’embauche de l’un d’eux devait représenter aux yeux de l’employeur une prise de risque importante. Pourtant, le nombre très restreint des jeunes proposés pour un placement en patronage montre la sélection effectuée par la commission de surveillance et les autorités pénitentiaires. Les dix jeunes placés ne revinrent jamais au quartier correctionnel, et ne firent pas même l’objet d’une condamnation ultérieure. D’autres raisons expliquent néanmoins ce faible chiffre. Le règlement d’administration publique complétant la loi de 1850 ne vit jamais le jour, et l’absence d’une vraie société de patronage en est une conséquence des plus fâcheuses. À ce niveau, l’investissement personnel de quelques particuliers ne put pallier un tel vide juridique. L’administration ne s’investit jamais vraiment dans le système du patronage, et lui préféra ouvertement l’engagement dans l’armée.
La fermeture du quartier en 1895 procède du mouvement de concentration des jeunes criminels et délinquants dans un établissement unique, « la maison correctionnelle d’Eysses ». Structure particulière et surtout unique, totalement dédiée et conçue pour l’accueil des jeunes les plus difficiles, l’idée trouve ici sa consécration pratique, dans un cadre « enfin » réglementaire. Sous des dehors éducatifs servis par des textes alléchants, le siècle dernier a pourtant démontré les limites d’un tel système ; les mêmes échos de répression et d’enfermement l’ont d’ailleurs clos : les structures d’accueil en milieu fermé sont pour les « petits sauvageons » la meilleure réponse d’une société préfère punir le mal plutôt que d’en éliminer les racines. Pourtant, comme un siècle auparavant, les jeunes délinquants inscrivent dans leurs actes la banalité de leur détresse, et trouvent dans les éléments de la société qu’ils prennent pour cible l’incarnation concrète du malaise qu’ils y vivent.
Au seuil du XXIe siècle, on aimerait croire que seuls les téléphones portables motivent les larcins. Cela voudrait dire que plus personne aujourd’hui ne vole pour manger…
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Re: [Histoire] 1868-1895 : Dans le quartier correctionnel des jeunes détenus de Rouen

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