Forum Prison
Qui est en ligne ?
Il y a en tout 13 utilisateurs en ligne :: 0 Enregistré, 0 Invisible et 13 Invités :: 1 Moteur de recherche

Aucun

Le record du nombre d'utilisateurs en ligne est de 335 le Dim 18 Jan 2015, 19:14

[Point de vue] Aux frontières des prisons: familles de détenus

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

[Point de vue] Aux frontières des prisons: familles de détenus

Message  Tatie le Mer 13 Juil 2016, 08:27

Loin de ne concerner que les détenus, l’incarcération s’impose inexorablement à leur entourage. Face à la honte souvent éprouvée, à l’acte commis, à la longueur de la condamnation, aux contraintes qui pèsent sur eux, les proches de détenus rompent parfois le lien avec celui qui est incarcéré. En effet, les personnes détenues ont souvent peu de contact avec leurs parents et leurs enfants Leur vie conjugale avant la détention est tumultueuse et l’incarcération provoque de nouvelles séparations   Néanmoins, l’incarcération ne marque pas toujours la fin des histoires conjugales et familiales. Pendant la détention, des liens résistent, se cimentent, se retissent ou naissent parfois. Les personnes qui ne rompent pas la relation avec leur proche détenu éprouvent une situation sociale particulière que nous avons désignée par les termes d’expérience carcérale élargie   En effet, l’incarcération génère de nombreux coûts pour l’entourage des détenus, les épreuves vécues s’apparentant à une véritable peine sociale qui est longtemps restée à l’ombre des analyses sociologiques.

Après avoir longtemps appréhendé la prison comme un espace clos les recherches sur l’univers carcéral ont progressivement mis au jour les contacts entre l’intérieur et l’extérieur des établissements pénitentiaires. Ainsi, Philippe Combessie analyse l’influence réciproque entre les prisons et leur environnement géographique  et Gilles Chantraine  déplace sensiblement le regard en rendant compte de la porosité entre le dedans et le dehors du point de vue du parcours des détenus. L’analyse de l’expérience des proches de détenus proposée ici se singularise en interrogeant plus spécifiquement l’empreinte de la prison sur ce qui lui est extérieur.

Jusqu’alors, les études consacrées aux familles de détenus ont essentiellement porté sur les effets de l’environnement familial sur la trajectoire délinquante   En dehors de quelques études juridiques  qui rendent compte des modalités d’échanges entre un détenu et ses proches, des travaux, essentiellement d’ordre psychologique, analysent les effets de la détention sur la relation entre les personnes détenues et leurs enfants   L’impact de l’emprisonnement sur les liens familiaux est également étudié dans quelques recherches statistiques   Alors que des travaux ont été publiés aux États-Unis et en Angleterre, en France, de rares études exploratoires   portent plus spécifiquement sur la condition des proches de détenus dans une perspective sociologique. Le champ de recherche a véritablement été ouvert en France par Gwénola Ricordeau  qui étudie les conséquences multiples de l’incarcération sur les liens familiaux, et plus spécifiquement sur les relations conjugales. À partir d’entretiens conduits majoritairement avec des détenus, elle met en évidence les configurations plurielles que peuvent prendre ces liens dans une telle situation. Les travaux de Megan Comfort   apportent aussi une contribution importante à ce champ d’investigation dont l’originalité est de témoigner autant de la « prisonisation secondaire » des proches que de leur aptitude à user de manière instrumentale de l’incarcération. En effet, selon l’auteur, l’institution carcérale constitue parfois une ressource pour des compagnes ou épouses face aux violences qu’elles peuvent subir de la part de leur partenaire. Dans la filiation de ce travail, nous étudions les effets préjudiciables de l’incarcération et analysons l’ambivalence du sens que l’épreuve peut revêtir pour les acteurs. Néanmoins, Megan Comfort limite son analyse aux relations conjugales et aux seules compagnes de détenus quand notre travail porte plus largement sur les proches de détenus entendus comme des personnes, apparentées ou non, qui partagent une relation d’intimité et d’entraide associée à une grande proximité affective . Ainsi, l’analyse de l’expérience carcérale élargie rend compte des coûts de l’incarcération sur les proches de détenus et de leurs capacités plurielles à faire face à l’épreuve. Le déplacement du regard de l’intérieur des murs vers ce qui se joue pour les proches de détenus offre une perspective féconde et novatrice pour interroger autrement l’institution carcérale.

En effet, l’épreuve vécue par les proches à l’interface entre le dedans et le dehors conduit à repenser les frontières de ces lieux d’enfermement. La coupure que les institutions carcérales créent avec l’extérieur, par l’instauration de barrières plus ou moins étanches, en constitue l’un des éléments les plus structurants historiquement. L’isolement du détenu par rapport au monde extérieur permet à l’institution d’exercer sur lui une emprise forte  . Au-delà de la dichotomie classique entre institution close et institution poreuse, l’article questionne les frontières subjectives des prisons en observant comment elles agissent sur l’entourage des justiciables. Toute institution structurée par un principe de séparation possède des frontières physiques, visibles et des frontières subjectives. Moins perceptibles car non matérialisées, elles délimitent son espace de souveraineté et le champ de son emprise sociale. Comment l’institution carcérale exerce-t-elle son pouvoir au-delà de ses murs ? Suivant quels processus agit-elle sur un « périmètre sensible péricarcéral »qui l’encercle et la constitue ?

Les analyses reposent sur une enquête par entretiens réalisée en France auprès d’une soixantaine de proches de détenus  rencontrés devant des établissements pénitentiaires. Nous nous sommes rendue d’abord devant des maisons d’arrêts (MA) où sont incarcérés des détenus prévenus ou condamnés à de courtes peines (inférieures à un an selon le code de procédure pénal). Cette première collecte de données a été complétée par une enquête menée devant une maison centrale (MC), prison qui accueille des détenus condamnés à de longues peines allant jusqu’à la perpétuité. L’âge et le milieu social d’appartenance des enquêtés varient sensiblement, de même que la situation judicaire de leur proche détenu (certains sont prévenus, d’autres condamnés ; certains à de courtes peines, d’autres à de longues peines). La population de l’enquête se caractérise néanmoins par le fait qu’elle est surtout composée de mères ou des compagnes de détenus (certaines ayant rencontré leur partenaire alors qu’il était déjà incarcéré). La forte prévalence de femmes s’explique d’abord par le fait que nous nous sommes rendue exclusivement devant des prisons pour hommes. Elle se comprend aussi au regard de l’histoire familiale des hommes détenus   Enfin, elle rend compte de la distinction genrée des rôles familiaux.

Les entretiens se déroulaient rarement avant ou après un parloir tant les visites et les temps qui les entourent représentent des moments particuliers pour les proches  avant, ils sont très soucieux de savoir quel est l’état physique et moral du détenu qu’ils visitent et ils ne cessent de se remémorer ce qu’ils doivent lui dire. À la fin du parloir, chacun tente de prolonger le moment qui vient d’être partagé en se tenant à l’écart d’autrui. Dans ces conditions, ils ne pouvaient être pleinement disponibles pour notre échange. Afin de limiter l’effet du cadre carcéral sur les discours, les entretiens ont été menés au domicile des proches, dans des cafés ou dans des jardins publics, et non aux abords des prisons.
Partant des récits des proches de détenus, nous mettrons en lumière les frontières subjectives des prisons au regard des conséquences de l’incarcération sur leur vie quotidienne. Nous verrons ensuite, à travers les modalités d’interaction entre les détenus et leurs proches, comment l’expérience carcérale s’élargit à ces derniers. Enfin, nous analyserons le processus de contagion du stigmate carcéral, celui-ci se diffusant des détenus à leur entourage, qui fait l’objet de logiques d’exclusion.


Une vie accaparée par la prison

Dans les récits des proches de détenus, l’évocation d’un sentiment d’enfermement est très fréquente. Ces acteurs s’approprient l’expérience carcérale, transportant sur eux-mêmes ce qu’ils supposent être vécu par le détenu. La prison les envahit, elle est omniprésente.

« Je ne pense qu’à ça, je ne vis qu’avec ça dans la tête, je m’endors en pensant à ça, je me réveille en pensant à lui, je ne pense qu’à la prison donc je ne vis que là-dedans, c’est terrible ». [Jeanne, 58 ans, mère d’un détenu écroué en MA, prévenu, 3e mois.]

« Cela m’accompagne en permanence, la prison, la prison, tous ces mots tournent depuis cinq mois autour de moi, cela ne me lâche plus, la prison, la prison, la prison ». [Violaine, 25 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 5e mois.]

Le sentiment d’enfermement exprimé, s’il n’est qu’une image, traduit d’une certaine manière l’impact de la prison sur la vie des proches.

« Ma vie avait vraiment basculé, tout aussi sûrement que si j’étais moi-même tombée en prison », écrit Duszka Maksymowicz  épouse d’un détenu. L’institution carcérale confronte notamment les proches à des difficultés financières importantes, fragilise leur santé et contraint leur temps.
Précarisation économique

En 1975, Michel Foucault écrit : « la prison fabrique indirectement des délinquants en faisant tomber dans la misère la famille du détenu »   Aujourd’hui encore, le poids économique de l’enfermement sur l’entourage des détenus est considérable. Il résulte d’un « effet ciseau » qui « consiste, d’une part, en une perte de ressource et, d’autre part, en une augmentation des charges supportées par le ménage »  . Les coûts des déplacements pour se rendre au parloir constituent une charge financière importante, d’autant plus si l’établissement pénitentiaire est éloigné du domicile des proches. De ce point de vue, la politique actuelle de construction des nouvelles prisons en dehors des villes s’accompagne souvent pour les proches d’une augmentation du coût de leur déplacement, d’autant plus qu’à l’éloignement des établissements des zones urbaines s’ajoute souvent leur enclavement puisqu’ils ne sont pas toujours desservis par des transports en commun aux heures des parloirs. En outre, le soutien financier au détenu via l’envoi de mandats est conséquent, le coût élevé des produits cantinables   en détention pesant directement sur les familles. Celles-ci peuvent aussi se charger de payer l’avocat et les amendes ou les dédommagements des victimes qui sont parfois assortis à la peine. Quand cela est nécessaire, les proches règlent aussi les factures impayées, les loyers en attente… Toutes ces dépenses s’imposent à des familles dont les revenus sont peu élevés. Les proches sont souvent d’origine modeste et ils sont confrontés à un taux de chômage plus important que le reste de la population active  Ainsi, la prison, sanction pénale toujours privilégiée eu égard aux personnes défavorisées   tend à appauvrir les détenus et leurs familles.

Des corps abîmés

Les maux physiques exprimés par les proches illustrent d’une autre manière comment l’expérience carcérale s’étend aux familles des détenus. Au cœur de la prison moderne, la contrainte s’exerce sur les corps des détenus qui sont contenus   et dégradés . Suivant d’autres modalités, la prison marque les corps des proches de détenus.

En effet, à la douleur de la séparation s’ajoute l’angoisse de savoir son proche détenu dans une institution dont les conditions de vie sont très austères et violentes.

« La problématique des familles, elle est évidente : quand tu as un mari, un frère, une sœur, une mère incarcérée, la prison elle est là au quotidien. Donc c’est difficile, ouais c’est difficile parce qu’en prison, il peut tout arriver. Donc, c’est une angoisse, une inquiétude qui est là tout le temps ». [Lalie, 45 ans, épouse d’un détenu écroué en MC, 40 ans, 15e année, en couple depuis 7 ans.]
Les proches ne cessent d’imaginer la dureté du quotidien carcéral et peu d’informations sur ce qu’il se passe dans l’enceinte des prisons leur parviennent. Ils redoutent les agressions physiques entre détenus, les mauvais traitements que pourrait leur infliger le personnel de surveillance ou encore les violences que le détenu risque de s’imposer à lui-même. La santé des personnes incarcérées constitue une préoccupation constante, alimentée par la peur d’une mauvaise qualité des soins en prison. Leurs inquiétudes sont renforcées par la crainte que l’administration pénitentiaire ne les tienne pas informés des maladies ou incidents que leur fils, mari, compagnon ou père, pourraient rencontrer durant leur détention.

« Trois mois après le mariage il a fait un infarctus, quatre heures à le réanimer et moi je l’ai su une semaine après et c’est un détenu qui me l’a dit ! ». [Prune, 45 ans, épouse d’un détenu écroué en MC, 20 ans, 14e année, en couple depuis 3 ans.]

Par conséquent, du point de vue des proches, les prisons semblent hermétiques et impénétrables. Cette impression participe de leur peine sociale et accroît les angoisses des proches qui sont nombreux à connaître des troubles du sommeil. Particulièrement exacerbés dans les premières semaines qui suivent le placement en détention, ils persistent souvent au-delà.

« Avant je ne pouvais plus dormir ou dès que je m’endormais, je me réveillais en sursaut et je l’imaginais dans son lit à la prison, j’avais cette image tout le temps, tout le temps ». [Corinne, 55 ans, mère d’un détenu écroué en MA, prévenu, 2e mois.]

La prise ou la perte excessive de poids et les problèmes de tension sont répandus. Tous ressentent une grande fatigue physique. Réussir à faire sans l’autre et faire pour l’autre, travailler, aller au parloir, s’occuper seul d’un ou plusieurs enfants, gérer le quotidien domestique (course, ménage, linge, etc.) usent les proches de détenus.

« Et puis c’est la fatigue, moi j’ai l’impression que je cours tout le temps. […] Je trouve que là mes épaules sont bien chargées et c’est vrai que là je commence à fatiguer, physiquement j’arrive un peu à saturation. Il y a un moment où je sens que je ne vais pas tenir, physiquement je me sens un peu à bout ». [Céline, 33 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 3e mois.]

L’impuissance face aux procédures judiciaires génère par ailleurs une grande fatigue morale.

« Moi, je crois que ce qui a le plus changé dans ma vie, ce sont toutes ces angoisses quand même. On se demande s’il va s’en sortir, on a l’impression d’être dans les griffes d’une machine infernale. C’est destructeur. Parfois, on ne se sent pas en forme, c’est comme un malaise mais on a du mal à définir et je crois que c’est aussi cette attente qui est fatigante en fait, c’est lancinant, on se fatigue ». [Christine, 59 ans, mère d’un détenu écroué en MA, prévenu, 18e mois.]
Parmi les proches rencontrés, beaucoup étaient affectés par des symptômes dépressifs et prenaient des médicaments, souvent des anxiolytiques. La prison accapare les proches et l’expérience carcérale élargie fragilise incontestablement leur santé.

Une vie suspendue, un temps contraint


L’impact de la prison sur la vie des proches se lit aussi dans la manière dont elle marque leur temps. C’est d’abord l’attente, temps propre à l’univers carcéral, qui ressort des récits. Avant le jugement, à l’instar des détenus, les proches décrivent un présent qui se prolonge car ils n’ont plus de perspectives d’avenir. Les proches sont rarement informés des avancées du dossier d’instruction au nom du respect de la procédure et du secret professionnel. Durant l’attente du procès, ils éprouvent une forte impuissance face à la procédure judiciaire en cours. Dans ces circonstances, le présent devient omniprésent, la vie ne peut dès lors se vivre qu’« au jour le jour ».

« C’est comme si j’étais en prison avec lui, c’est pareil et même si je ne suis pas emmurée, pour moi c’est la même chose. Ma vie elle s’est arrêtée comme lui, tout s’arrête, aucun projet. Le fait de ne plus faire de projet c’est une vie qui s’arrête, vous ne pouvez pas savoir demain ce qui va se passer. J’ai le sentiment d’être punie moi aussi, de vivre l’incarcération pas au même niveau parce que je suis quand même dehors… Et puis, c’est la prison toujours dans la tête. J’ai l’impression de vivre l’incarcération au quotidien parce que ma vie elle s’est arrêtée comme la sienne ». [Cassandra, 48 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 2e année.]

L’incertitude du temps de la peine fige les proches, comme les détenus, dans l’interminable étendue du présent. Quand la peine est fixée, l’horizon temporel s’axe essentiellement sur le futur. Parfois encore très lointaine, la sortie fait l’objet de nombreux fantasmes.

Sous emprise de la temporalité judiciaire, le temps des proches est également façonné par les contraintes carcérales. En maison d’arrêt, les visites pour les prévenus ont souvent lieu uniquement en semaine et les week-ends pour les condamnés. Les horaires fixes des visites rigidifient le temps quotidien des proches, les parloirs devenant le centre autour duquel sont pensées et organisées toutes les autres activités sociales. Confrontés à d’inextricables problèmes de conciliation de leurs temps, les acteurs aménagent leur quotidien suivant les rythmes de la prison.

« Pour venir le voir, j’ai perdu mon travail. J’avais des problèmes avec mon patron car il me fallait deux à trois jours par semaine pour monter le voir. Comme les parloirs sont en semaine, je n’avais pas le choix ». [Cassandra, 48 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 2e année.]

Par ailleurs, les visites sont empreintes d’attente  . Avant chacune d’elle, un temps est nécessaire aux contrôles des visiteurs et un « temps mort » est imposé avant que les parloirs ne se libèrent. À la fin des visites, les proches attendent que l’ensemble des détenus soit fouillé à corps avant d’être autorisés à quitter l’établissement. De ce fait, un parloir d’une demi-heure en maison d’arrêt impose d’être présent dans l’établissement durant près d’une heure trente, sans compter le temps nécessaire pour se rendre à l’établissement. Cette attente est vécue par les proches comme un signe de l’emprise de l’administration pénitentiaire sur leur vie. En effet, « l’imposition d’une temporalité propre à l’institution  . » marque le pouvoir qu’elle exerce à l’encontre de ceux qui y sont confrontés.
/../

Tatie
V.I.P.
V.I.P.

Niveau d'alerte : Aucun avertissement
Messages : 13962
Réputation : 317
Féminin

Revenir en haut Aller en bas

Re: [Point de vue] Aux frontières des prisons: familles de détenus

Message  Tatie le Mer 13 Juil 2016, 08:30

Faire face à l’institution carcérale

La politique de l’administration pénitentiaire à l’égard des liens familiaux participe ensuite du processus à travers lequel l’expérience carcérale s’étend au-delà des seules personnes recluses.

Une ouverture aux effets paradoxaux
Depuis plusieurs décennies, des réformes ont été adoptées pour favoriser le maintien des liens familiaux suivant le mouvement d’humanisation des prisons et de normalisation . du statut de détenu   La France s’efforce ainsi d’adapter sa législation au nouveau référentiel juridique international et s’évertue d’appliquer les règles pénitentiaires européennes. Les réformes en la matière s’expliquent enfin par le lien positif affiché par l’administration pénitentiaire dans ces discours entre réinsertion et relations familiales.

Les proches de détenus ont la possibilité de correspondre avec les détenus par courriers. Depuis 1974, ces derniers ne sont plus limités quant à leur longueur et à leur fréquence. Leur censure est aujourd’hui moindre et leur contrôle aléatoire, même si les courriers sont systématiquement ouverts. Si les familles ne peuvent appeler leur proche incarcéré, la loi pénitentiaire de 2009 a étendu le droit de téléphoner à l’ensemble des détenus. En ce qui concerne les visites, les « parloirs libres », sans dispositif de séparation, ont été décrétés en 1983. Les proches peuvent bénéficier d’au moins trois parloirs par semaine quand le détenu est prévenu, et au moins un quand il est condamné. La durée des parloirs est d’environ une demi-heure en maison d’arrêt et de deux heures en établissements pour peine. Enfin, la loi de 2009 a élargi l’accès aux unités de vie familiale (UVF) à l’ensemble de la population carcérale. Inaugurées en 2003, les UVF permettent aux détenus et à leurs proches de se retrouver de six à soixante-douze heures, à raison d’une fois par trimestre, dans des petits appartements situés dans l’enceinte des établissements, sans la surveillance du personnel pénitentiaire.

La logique d’ouverture envers les proches de détenus s’accompagne néanmoins d’effets paradoxaux. L’association faite entre réinsertion et liens familiaux atténue la responsabilité des institutions carcérales quant à la préparation et à la « réussite » ou non de la sortie des détenus et tend à responsabiliser les familles.

« On prie pour qu’il ait une liberté provisoire parce qu’il a une adresse, une famille donc moi quelque part je me porte garant pour que la justice lui fasse confiance, qu’on le laisse sortir. Du coup je me sens responsable. Ce n’est pas une mince affaire de se porter garant de quelqu’un comme ça parce que si je me porte garant et qu’il fuit, je suis dedans ». [Compagne d’un détenu prévenu, écroué depuis quatre mois.]

Par ailleurs, les proches de détenus sont amenés à dévoiler une part croissante de leur vie privée afin d’attester qu’ils sont aptes à constituer un support pour le détenu. Ils doivent par exemple démontrer qu’ils disposent d’un espace suffisant pour accueillir le détenu à sa sortie de prison, ou doivent déclarer leurs revenus pour prouver qu’ils ont les moyens financiers de le prendre en charge. Les proches sont invités à présenter des garanties certifiant qu’ils sont de « bons gages » de réinsertion et de sortie de la délinquance. Ainsi, le modèle de l’institution totale fondée sur l’exposition de la vie privée du détenu se renforce et s’étend aux proches.

Par ailleurs, la circulaire de la direction de l’administration pénitentiaire du 26 mars 2009 relative aux UVF précise que « la mise en place de visites en UVF doit avoir été précédée d’une période de visites en parloir classique suffisante pour évaluer la qualité de la relation ». Ainsi, la relation que les proches entretiennent avec le détenu est soumise au jugement moral du personnel pénitentiaire. Selon Cécile Rambourg  [33][33] Rambourg C., « L’assignation identitaire des unités..., un directeur d’établissement a refusé d’accorder une UVF à un détenu au motif suivant : « Je vais ajourner à trois mois pour que la relation, qui est récente, se consolide »  [34][34] Rambourg C., « Les unités de visites familiales. Nouvelles.... Les UVF tendent à accroître le regard de l’institution sur la vie privée des détenus et de leurs proches. Les mesures en faveur du maintien des liens s’accompagnent ainsi d’un déplacement du contrôle de l’administration pénitentiaire du détenu à ses proches et aux relations entretenues avec eux.

Sous contrôle institutionnel

Lorsqu’elles se rendent au parloir, les familles de détenus sont soumises à un contrôle strict de leurs papiers d’identité. Elles doivent entrer en prison les mains et les poches vides et passer sous le portique de sécurité sans déclencher l’alarme. Par ailleurs, leurs échanges avec le détenu sont toujours susceptibles d’être écoutés. La surveillance des parloirs, l’écoute des conversations téléphoniques et la lecture des courriers, prévues par le code de procédure pénale, témoignent de la suspicion qui pèse sur les familles de détenus. Si elles sont considérées comme des garants de la réinsertion des détenus, elles sont toujours envisagées comme un facteur de risque pour la sécurité des établissements. Même si la surveillance des échanges se décline très différemment selon les établissements et les personnels, sa potentialité limite l’intimité des échanges. De ce fait, de nombreux proches s’autocensurent quand ils s’adressent au détenu, suivant le processus présenté par Michel Foucault : « Celui qui est soumis à un champ de visibilité, et qui le sait, reprend à son compte les contraintes du pouvoir ; il les fait jouer spontanément sur lui-même ; il inscrit en soi le rapport de pouvoir dans lequel il joue simultanément les deux rôles ; il devient le principe de son propre assujettissement  ». Par là même, le contrôle est efficace au-delà du temps où il est effectif et s’exerce sur les détenus comme sur leurs proches. Ceux-ci s’autocensurent alors souvent par pudeur, ne souhaitant pas soumettre leurs sentiments au regard d’autrui, mais aussi par crainte qu’un de leur propos puisse avoir des conséquences préjudiciables sur le détenu.

« Par courrier c’est délicat de dire les choses parce que tout est lu, ils lisent donc… C’est vrai que comme je sais que c’est lu, je ne sais pas quoi lui dire. Je sais qu’il attend ces lettres… Alors je lui ai écrit mais je me force un peu… je ne sais pas quoi mettre dedans […] C’est vrai que j’ai pris l’habitude d’écrire des choses banales, ce n’est pas des choses qui peuvent porter atteinte ni pour lui, ni contre lui, ni pour ou contre la justice ». [Christine, 59 ans, mère d’un détenu écroué en MA, prévenu, 18e mois.]

Par ailleurs, au nom de la sécurité, les mesures en faveur du maintien des liens comportent toutes une nuance qui en réduit la portée. Le fait que l’administration pénitentiaire puisse imposer des parloirs hygiaphones, suspendre ou retirer le permis de visite lorsque le proche adopte une conduite jugée indécente ou quand il y a eu des échanges interdits durant un parloir constituent un réel pouvoir coercitif sur les visiteurs. Comme avec les détenus, l’institution carcérale procède à l’égard des proches d’un « gouvernement par la crainte »  

Le poids du stigmate carcéral et ses effets différenciés


Les frontières subjectives des prisons, qui tendent à englober les familles en leur sein, apparaissent enfin au regard de la « disqualification sociale »   dont elles sont l’objet. Le stigmate carcéral s’étend aux proches de détenus fragilisant leur réseau relationnel. Néanmoins, les acteurs gèrent cette identité sociale dépréciative différemment.
Disqualification sociale

Les images sociales à l’encontre de l’entourage des détenus sous-entendent d’abord souvent leur implication dans le délit ou crime commis. La suspicion à leur encontre est fortement ressentie par les proches qui sont souvent au cœur de l’enquête judiciaire. En effet, il n’est pas rare qu’ils soient placés en garde-à-vue, la police espérant ainsi obtenir des renseignements sur les faits et évaluer leur complicité éventuelle dans l’affaire.

« Ils m’ont tout de suite mise en examen et donc là cela a été un calvaire parce qu’ils m’ont parlé comme si j’étais une voleuse ou je ne sais pas une délinquante… Moi aussi ils m’ont tout de suite condamnée, on m’a condamnée pour le cambriolage que je n’ai pas fait ! » [Violaine, 25 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 5e mois.]

La procédure judiciaire retrace leur passé, scrute leur quotidien, décrypte leurs comportements.

« C’est vrai que cela change même notre façon de penser tout ce qui arrive. On a été à la gendarmerie et ils nous ont posé plein de questions sur notre fils, comment il était dans son enfance, comment on l’a élevé, si on a eu des problèmes avec ; et déjà ça c’est blessant parce que c’est notre intimité aussi et puis on sent que bon ils cherchent l’erreur qu’on a fait et c’est très culpabilisant ». [Philippe, 69 ans, père d’un détenu écroué en MC, 25 ans, 5e année.]

La perquisition du domicile familial, vécue comme une véritable violation de leur intimité, génère un sentiment d’insécurité et de honte car « les adultes, comme les enfants, ont besoin de contrôler dans quelles conditions ils voient et sont vus » 

« Le lendemain de son arrestation, sans nous prévenir, deux voitures de police qui débarquent et alors ça c’est traumatisant parce qu’ils sont sans discrétion. On n’avait pas le droit de bouger et vraiment c’est traumatisant et moi c’est vrai que j’ai mis des mois avant de ne plus craindre l’arrivée de la gendarmerie à la maison. Notre maison c’était notre maison, on ne pouvait pas toucher à notre maison et encore maintenant, ce n’est plus pareil c’est-à-dire que cela nous dépossède, on a l’impression maintenant qu’on peut venir chez vous comme ça. Moi, je sais que vraiment, cela a été un affront terrible. Pour moi c’est aussi le fait qu’on vous soupçonne et qu’on vous humilie, c’est de l’humiliation parce qu’ils vous suivent partout, ils fouillent partout… Si bien que quand on est confronté à ça, on se sent nu, on est rien, on est nu, on est face à des forces qui ont tous les droits, on n’est plus sécurisé, voilà ». [Marion, 65 ans, mère d’un détenu écroué en MC, 25 ans, 5e année.]

Dans le cadre d’affaires jugées aux assisses, l’enquête comprend également une large investigation sur le voisinage et la famille, mettant au jour des pans de la vie des proches à leur insu. La médiatisation de l’affaire constitue une autre voie d’exposition de soi qui échappe aux acteurs.

Le statut de « famille de détenu » est associé à des images de vulgarité, de manque d’éducation, de faiblesse intellectuelle et de dangerosité. Les proches ont souvent la réputation d’être des « cas sociaux ». L’expérience carcérale, en tant qu’épreuve identitaire, s’élargit ainsi aux proches des détenus.

« Les gens réagissent différemment. Il y en a pour qui j’ai une étiquette sur le front. L’étiquette c’est “ouais tu as ton mec en prison, tu dégages, tu n’es pas fréquentable”. Voilà, style c’est moi qui suis allée en prison à la limite, c’est assimilé. De toute façon, je veux dire une mère qui a son fils en prison, c’est parce qu’elle n’a pas su l’éduquer, parce que c’est une mauvaise mère. Une femme qui a son mari en prison et ben c’est une femme de taulard donc elle a forcément quelque chose à se reprocher ». [Annabelle, 27 ans, compagne d’un détenu écroué en MA, prévenu, 2e année.]

Le statut de « femme de détenu », de « mère de détenu », etc. supplante toute autre identité sociale pour devenir le « statut principal »  La dimension dissuasive imputée aux prisons participe de la dégradation du statut de proche de détenu. En effet, la légitimité des prisons repose notamment sur la peur qu’elles induisent   celle-ci étant alimentée par les représentations associées aux détenus toujours présentés comme dangereux et immoraux. La stigmatisation inhérente à l’institution carcérale découle aussi de l’effet de scission qu’elle doit produire. La prison sépare, démarque. Au dehors le normal, le conforme, le moral ; à l’intérieur le pathologique, le dangereux, l’immoral. L’enfermement doit permettre d’identifier et de distinguer les personnes honnêtes de celles qui ne le seraient pas, leur mise à l’écart laissant penser que ces groupes s’opposent de façon hermétique. Or, le stigmate carcéral se diffuse à leurs proches et les contamine. Par le processus de « contagion »  la dimension sacrificielle des prisons et son effet de scission s’étendent des personnes incarcérées à leurs proches comme s’ils faisaient partie de son intérieur.

Relégation sociale

Par conséquent, les réseaux de sociabilité des proches de détenus sont atteints. Les acteurs font souvent l’objet de logiques d’exclusion   et/ou s’auto-excluent. Entachés par l’acte de leur mari, compagnon, fils…, les contours de leur famille se redessinent.
« Quand on a arrêté mon mari, les gens ils ont su et tous les gens qui sont honnêtes, ils ont coupé les ponts parce qu’ils ont dit qu’on était des gens qui avaient des problèmes […] Mon mari a été arrêté, tout le monde m’a laissé tomber. Ils m’ont jugée, ils m’ont condamnée et ils ne viennent pas me voir alors que j’ai besoin de soutien moral, j’ai besoin que la famille vienne mais ils m’ont mise à l’écart ». [Loucine, 41 ans, compagne d’un détenu écroué en MA, prévenu, 4e mois.]

Les proches de détenus font parfois l’objet de chantage : le maintien des relations ou l’aide proposée est soumise à la condition de la rupture du lien entretenu avec le détenu.

« Déjà il y a le choc de l’incarcération et puis ben, après il faut gérer toutes les relations autour. Il y a des gens qui vous lâchent parce qu’ils ont peur. Dans ma famille, mon frère et ma sœur, je ne les ai pas vus pendant un an et demi. Mes parents, ils m’ont enfoncée en me faisant du chantage : “si tu divorces, on t’aide”. Alors je ne les vois plus ». [Patricia, 38 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 15e mois.]

Le processus de « contagion du stigmate » justifie les exclusions vécues par les proches de ceux qui sont incarcérés. Leur entourage, craignant d’être à son tour contaminé par le stigmate carcéral, instaure une certaine distance : « Le problème des personnes stigmatisées se diffuse comme des ondes […] Cette tendance du stigmate à se répandre explique en partie pourquoi l’on préfère le plus souvent éviter d’avoir des relations trop étroites avec les individus stigmatisés ou les supprimer lorsqu’elles existent déjà »  

« Dans ma famille, ils n’ont pas accepté parce que bon, pour les assises, ils font une enquête et donc ils ont été voir ma famille, ils sont allés les interroger et alors ils m’ont tous tourné le dos, tous […]. Tu te rends compte, la police est venue à la maison, tu te rends compte, c’est une honte pour les voisins… » [Martine, 56 ans, mère d’un détenu écroué en MC, 13 ans, 10e année.]

Les acteurs décident parfois de mettre un terme à certaines de leurs relations, ayant le sentiment que leur engagement auprès du détenu ou leur souffrance ne parviennent pas à être compris.

« Mes amis, ils ont su qu’il était en prison et ils m’ont dit “oh, ne t’inquiète pas, pleure pas, c’est pas la fin du monde”. J’entendais beaucoup ce discours et franchement cela me torturait. Je me disais qu’eux ils me disent ça parce qu’ils n’ont jamais vécu ça. Quelqu’un qui a vécu ou qui vit cette situation, il ne pourra jamais employer ces termes. À la fin j’en suis venue à éloigner mes amis que je connaissais depuis toujours… mes copains, copines, je les ai éloignés de moi ». [Violaine, 25 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 5e mois.]

La volonté de maintenir secrète cette information sur soi et la crainte des jugements déprécatifs d’autrui peuvent aussi amener les proches de détenus à se distancier de leurs amis, familles, collègues.

« ça nous a isolés de notre fait. On n’a pas voulu, on n’a pas voulu raconter autour de nous que notre fils est en prison… On ne peut pas raconter ». [Perrine, 70 ans, mère d’un détenu écroué en MA, prévenu, 3e mois.]

Ils se replient alors sur eux-mêmes, surinvestissent l’espace domestique et sont pleinement investis dans le soutien qu’ils s’efforcent d’apporter au détenu. L’expérience carcérale élargie génère de ce fait une forte vulnérabilité relationnelle.

/.../

Tatie
V.I.P.
V.I.P.

Niveau d'alerte : Aucun avertissement
Messages : 13962
Réputation : 317
Féminin

Revenir en haut Aller en bas

Re: [Point de vue] Aux frontières des prisons: familles de détenus

Message  Tatie le Mer 13 Juil 2016, 08:38

Gestion différenciée du stigmate

Si une identité dépréciative est collectivement assignée aux proches de détenus, ils ne gèrent pas le stigmate carcéral de la même manière. Les individus peuvent prendre de la distance avec les jugements sociaux péjoratifs auxquels ils sont confrontés, « on peut s’identifier soi-même autrement que ne le font les autres » . En considérant le rapport des proches de détenus au stigmate, leur rapport à l’institution carcérale et la manière dont l’incarcération s’inscrit dans leur parcours biographique, nous avons construit une typologie de l’expérience carcérale élargie, qui peut être dévastatrice, retournée ou combative  . Quatre variables expliquent qu’un individu a plus de probabilité de vivre l’expérience carcérale élargie selon le premier, le second ou le troisième idéal-type défini : la prévisibilité de l’incarcération, le regard porté sur la culpabilité de son proche, le milieu social d’appartenance et, enfin, la durée de l’expérience. Ces quatre variables donnent sens à l’analyse typologique mais elles ne doivent pas être considérées les unes indépendamment des autres. C’est leur combinaison particulière qui permet de comprendre que la manière dont un individu éprouve cette situation particulière se rapproche plutôt de l’expérience dévastatrice, retournée ou combative, comme nous allons le voir.

Les proches dont l’expérience tend à être vécue de manière dévastatrice éprouvent un fort sentiment de honte. L’incarcération d’un de leurs proches redéfinit profondément la manière dont les acteurs se pensent et dont ils perçoivent le monde. Les stéréotypes dépréciatifs associés à leur nouveau statut ne sont pas mis à distance.

« Chaque fois que je vais au parloir, quand je vois ces murs, ces barbelés, c’est l’angoisse et il y a la honte aussi, la honte, j’ai honte, je ne sais pas pourquoi, j’ai honte, je n’ai pas à avoir honte mais n’empêche que j’ai honte ». [Éléonore, 42 ans, sœur d’un détenu écroué en MC, 15 ans, 8e année.]

L’incarcération engendre des « conversions identitaires douloureuses »  .. pour ces proches qui ne parviennent pas à mettre en place des processus de compensation, à trouver des statuts de substitution. L’expérience carcérale élargie interroge sur soi et les a « changés ».
« C’est vrai que moi j’ai beaucoup changé, je suis devenue très méfiante, ça m’a vraiment fait changer de regard sur les choses. Je suis maintenant beaucoup plus prudente, je fais moins confiance, je ne fais plus confiance. Vous savez, je crois que tout le monde qui rentre en prison, visiteur, famille, détenu, on n’en sort jamais pareil. Moi vraiment, je suis beaucoup plus méfiante et oui je suis une autre personne ». [Valérie, 50 ans, mère d’un détenu écroué en MC, 15 ans, 8e année.]

Les personnes ont à la fois le sentiment d’être quelqu’un d’autre et de ressentir les choses différemment.

« J’ai un autre regard sur la vie, complètement. Sur tout, sur la vie, sur la société, sur tout. Je me suis remise en question, on se remet toujours en question, je remets tout en question ». [Violaine, 25 ans, épouse d’un détenu écroué en MA, prévenu, 5e mois.]

Cette épreuve constitue une cassure dans leur histoire et leur identité sur laquelle ils ne parviennent pas à bâtir des perspectives d’avenir. La peine n’est pas investie de sens, l’incarcération est définie comme une épreuve exclusivement négative pour soi comme pour le détenu. L’expérience dévastatrice marque souvent les premiers mois qui suivent l’incarcération. Elle est aussi souvent éprouvée par les acteurs convaincus de l’innocence du détenu mais qui possèdent peu de ressources sociales pour protester. Elle est enfin partagée par des personnes issues d’un milieu social plutôt privilégié qui semblaient jusqu’à présent vivre dans un monde où la prison ne les concernait pas.

L’expérience retournée illustre le récit des individus qui parviennent à inverser le stigmate carcéral : l’expérience est mise en sens par ces acteurs qui décrivent les changements positifs qu’elle a générés. L’incarcération constitue une information personnelle parcimonieusement divulguée à des personnes de confiance, leurs réseaux de sociabilité se contractent et se recentrent sur quelques personnes de confiance. Cette épreuve est vécue de manière paradoxale : elle est présentée comme dommageable autant que bénéfique pour le détenu comme pour eux-mêmes. La mise en détention est décrite comme un facteur de stabilité face à une vie ponctuée de conflits et d’insécurité. Certains acteurs racontent leur soulagement et le répit offert par l’incarcération. Celle-ci serait arrivée à point nommé pour interrompre une trajectoire délinquante ayant inéluctablement conduit leur mari, compagnon, fils, etc. à commettre des actes plus graves, plus immoraux et plus violents. Les proches insistent également sur les changements positifs du détenu depuis sa mise en détention : il serait plus respectueux, plus affectueux, et mènerait une vie plus saine qu’à l’extérieur. L’incarcération, en élargissant sensiblement le rôle des femmes, apparaît comme une occasion pour elles de se découvrir des compétences nouvelles. Parvenir à supporter seule la multitude des contraintes de la vie quotidienne et l’ensemble des responsabilités domestiques et familiales les valorisent. Cette manière de vivre leur situation en lui donnant un sens constitue l’une des réactions face au stigmate décrite par Erving Goffman. Selon l’auteur, le stigmatisé peut voir « dans les épreuves qu’il a subies une bénédiction déguisée, pour cette raison en particulier que, estime-t-on, la souffrance est capable d’enseigner certaines choses sur la vie et sur les hommes »Pour ces acteurs, le placement en détention était craint et redouté. Aucun d’entre eux d’ailleurs ne remet en cause la culpabilité de leur proche souvent incarcéré pour quelques mois ou quelques années. Cependant, quand l’incarcération se prolonge au-delà du temps qu’ils avaient imaginé, la lecture qu’ils font de leur situation peut évoluer : leur expérience peut (re)devenir dévastatrice ou combative.

Les proches dont l’expérience est combative assument pleinement leur statut de « proche de détenu ». Ils n’éprouvent pas de honte et refusent de mentir pour garder secrète cette information. Pour ces acteurs, l’incarcération ne constitue pas une rupture identitaire et ne fait pas figure d’événement biographique tant elle s’inscrit dans la continuité de leur parcours de vie. Ces proches s’efforcent de modifier les représentations sociales stéréotypées qui pèsent sur les familles de détenus et n’hésitent pas, par exemple, à prendre la parole sur la scène médiatique. L’expérience combative, bien moins fréquente que les idéaux-types d’expériences précédents, est souvent éprouvée par des proches dont le détenu est condamné à une longue peine, par les femmes ayant rencontré leur compagnon en prison, celles qui interprètent l’acte du détenu comme politique et enfin par des proches qui considèrent que l’incarcération n’est pas justifiée et qui ont les ressources sociales pour protester.

L’expérience carcérale élargie traduit l’emprise des prisons sur des personnes qui ne sont pas recluses et qui éprouvent pourtant quotidiennement la prison. L’institution carcérale change, s’ouvre et évolue. Les liens avec l’extérieur se multiplient et les liens familiaux ont fait l’objet de réformes législatives devant permettre de les préserver. Pour autant, il apparaît que la définition de l’institution totale à partir de l’idée de clôture et d’exposition de la vie privée des acteurs sort renforcée par cette étude. L’expérience carcérale élargie fait apparaître que les frontières circonscrivant son champ d’action ne sont pas les murs des prisons mais qu’elles se situent à la limite de leur « périmètre sensible », espace péricarcéral délimité par des frontières subjectives qui sont toujours susceptibles d’être redéfinies.


Touraut Caroline, « Aux frontières des prisons : les familles de détenus »

source ici

Tatie
V.I.P.
V.I.P.

Niveau d'alerte : Aucun avertissement
Messages : 13962
Réputation : 317
Féminin

Revenir en haut Aller en bas

Re: [Point de vue] Aux frontières des prisons: familles de détenus

Message  Contenu sponsorisé Aujourd'hui à 11:03


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum